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Chronique : Le goût amer de l’abîme – Neal Shusterman

Caden est un adolescent de quinze ans ordinaire, qui s’intéresse à l’athlétisme et aux jeux vidéo. Pourtant, il adopte un comportement de plus en plus étrange aux yeux de ses parents : il marche seul et pieds nus dans les rues, craint que ses camarades de classe ne veuillent le tuer… Dans son esprit, Caden est devenu le passager d’un navire voguant sur des mers déchaînées.
Lorsque cela devient trop difficile pour lui de garder le contact avec la réalité, ses parents doivent l’interner en asile psychiatrique. Commence pour le jeune homme un long voyage qui doit le mener au plus profond des abysses, au risque de s’y noyer…
Inspiré d’une histoire vraie, un roman d’une justesse incroyable sur les maladies mentales.

J’ai repéré Le goût amer de l’abîme quelques mois avant sa sortie et il m’a tout de suite intriguée, principalement en raison de son sujet : la schizophrénie. Je l’ai déjà pas mal expliqué sur le blog mais tout ce qui touche aux troubles mentaux me passionne énormément et par conséquent, il était obligatoire que je me procure ce livre le plus vite possible.

« Tombe dans cet abysse insondable et tu pourras compter les jours avant de toucher le fond. »

Neal Schusterman est un auteur que j’ai découvert avec son livre La faucheuse que j’avais énormément aimé et j’ai été très surprise de voir que c’était également lui qui était à l’origine de ce livre. J’ai donc pu découvrir une autre facette de l’écrivain avec un genre qui s’éloigne totalement de La Faucheuse et une écriture beaucoup plus soutenue et un thème plus personnel.

« Je sais que ce n’était que dans mon imagination, mais j’ai saisi dans ce regard une lueur de cruauté et de malveillance que je n’oublierais jamais. Ce regard, je le retrouve partout ces temps-ci. »

Avant ma lecture, j’avais lu pas mal d’avis mitigé sur ce livre : pour certains c’était un coup de coeur, pour d’autres, ils n’arrivaient pas à rentrer dans l’histoire. Effectivement, ce livre est assez étrange et déroutant au premier abord. Les chapitres sont courts et s’enchaînent rapidement mais les structures des phrases sont assez complexes ce qui rend l’ensemble assez lourd à lire.  J’ai eu l’impression que le livre était écrit de manière à perdre le lecteur de la même manière que Caden était perdu dans son esprit.

« Alors que se passe-t-il quand ton univers commence à se déséquilibrer et que tu n’as pas la moindre expérience pour le recentrer ? »

Concernant le personnage de Caden, je me suis énormément attachée à lui. C’est un adolescent qui va petit à petit jongler entre réalité et hallucinations. Très vite, on se rend compte que Caden à sa propre vision du monde qui l’entoure, il se noie dans ses angoisses et il ne parvient pas à différencier ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. Le livre porte très bien son nom, puisqu’on a vraiment l’impression de voir Caden s’enfoncer dans son monde tout au long du livre.

« Je suis assis pour déjeuner avec mes amis. Sans l’être. C’est-à-dire que je suis parmi eux, mais je ne me sens pas avec eux. »

Avec lui, on plonge au coeur même de la schizophrénie, au coeur de ses angoisses, de ses hallucinations et on mesure la puissance de cette maladie sur le cerveau humain. Il y a un moment, qui m’a particulièrement touché, et qui montre vraiment l’ampleur de la schizophrénie puisque dans cette scène, Caden ne parvient même plus à faire confiance à ses parents qu’il soupçonne de tenter de l’empoisonner. Avec Caden, on va également vivre les effets des traitements médicaux, la sensation de se perdre soi-même, la déconnexion avec le monde qui l’entoure ainsi que le sentiment d’être constamment anesthésié. La schizophrénie est décrite d’une manière tellement profonde qu’elle gagne en réalisme.

« Tu vois des démons dans les yeux du monde et le monde voit un puit sans fond dans les tiens. »

Autour de ça, on va également voir les réactions des gens qui l’entourent. Il faut savoir que pour des personnes ne souffrant pas de troubles mentaux, il est très difficile, voire impossible de comprendre ceux qui en souffrent. Pour beaucoup ce n’est pas logique, ce n’est pas normal et ils ne se rendent pas compte de la détresse des personnes atteintes de troubles mentaux.  Dans le livre, cet aspect est parfaitement traité puisqu’on voit la réaction de l’entourage de Caden, des parents complètement désemparés, des amis qui ne comprennent pas. Pour beaucoup, les malades font semblant ou exagèrent pour attirer l’attention. Dans ce livre, on voit que ce n’est pas le cas et que Cayden est comme prisonnier de son propre cerveau.

« Nous voulons que toutes les choses de la vie soient emballées dans des boîtes qu’on peut étiqueter. Mais coller des étiquettes ne signifie pas qu’on sache vraiment ce qu’il y a dans la boîte. »

Ce livre met également en avant le constant besoin de l’Homme de tout catégoriser, de mettre des mots sur tous les maux, mais en réalité, l’auteur montre qu’il est impossible de ranger l’individu dans des cases. Les troubles mentaux sont multiples : troubles anxieux, dépression, bipolarité, schizophrénie, troubles alimentaires et encore tant d’autres, et les patients sont tout autant différent. Chaque individu ne va alors pas vivre son trouble de la même manière qu’un autre.

« Il utilisait des mots comme psychose et schizophrénie. Des mots que les gens pensent qu’il vaut mieux murmurer, ou ne pas dire du tout. La-Maladie-Mentale-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. »

Le seul élément qui m’a dérangé lors de ma lecture est que l’histoire oscille entre des moments de la vie réelle, ponctuée d’hallucinations, et une sorte de rêve où Cayden est sur un bateau et vit avec l’équipage du navire, un équipage qui est d’ailleurs assez étrange. Si cette partie de l’histoire est liée avec l’intrigue de base, cela n’a pas été mes moments préférés, je m’ennuyais un peu, je trouvais ça long et je me dépêchais de les lire pour pouvoir revenir dans la partie plus réelle de l’histoire.

« On traverse la vie avec un avenir en tête, mais parfois, cet avenir n’arrive jamais. »

Il faut savoir que si cet ouvrage est aussi complet, c’est parce que le fils de Neal Shusterman souffre lui-même de schizophrénie et on trouve d’ailleurs certaines de ses illustrations à l’intérieur du livre dans une superbe mise en page. Ces dessins s’ajoutent merveilleusement bien à l’histoire et permettent en quelques sortes de représenter visuellement l’évasion de l’esprit.

« Le plus inquiétant, c’est de ne jamais savoir ce qu’on va soudain se mettre à croire. »

Au final, c’est une lecture étrange que j’ai plutôt apprécié et qui m’a permis d’en savoir et d’en comprendre beaucoup plus sur la schizophrénie puisque c’est un trouble qui n’est pas énormément représenté. Je pense que pour apprécier pleinement ce livre, il ne faut pas chercher à tout comprendre et seulement se laisser porter par l’écriture de l’auteur.

Auteur : Neal Shusterman
Titre : Le goût amer de l’abîme
Edition : Nathan
Nombre de pages : 400 pages
Prix : 16.95€

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